À travers des entretiens avec des personnalités qui poursuivent une recherche photographique singulière, nous plongeons dans les origines, la pensée et le processus créatif de leur pratique, offrant une nouvelle source d’inspiration aux photographes et médias photo du monde entier.
Pour cette édition, nous avons rencontré Chan Long Hei, photojournaliste et artiste visuel basé à Hong Kong. Oscillant entre reportages pour des médias internationaux et projets personnels, Chan Long Hei s’attache à observer, documenter et transmettre les mutations subtiles de la société à travers ses œuvres. À travers « 10 questions », nous explorons comment l’intégrité, la mémoire, le regard public et le sens des responsabilités façonnent sa pratique photographique.
Pour Chan Long Hei, la photographie n’est pas qu’un simple moyen d’expression. Elle est sa première langue, un journal visuel, et un acte de transmission de l’histoire. De ses études en politiques sociales à son engagement dans le photojournalisme, de la documentation de la réalité changeante de Hong Kong à la question souvent négligée des collisions entre oiseaux et vitrages, son œuvre interroge ce que la photographie peut accomplir pour préserver les traces de l’instant présent à destination du futur.

©︎ Chan Long Hei
Chan Long Hei
Né en 1994. Photojournaliste et artiste visuel ayant grandi et travaillant à Hong Kong. Après des études en politiques sociales à l’université, il devient photojournaliste pour des médias internationaux tels que Associated Press, The Guardian ou Bloomberg News. Depuis 2017, il publie plusieurs ouvrages photographiques, dont « Hong Kong is beautiful, isn't it? » (2019), « The Unspeakable » (2020) et « After Island » (2021). Il poursuit actuellement un travail de documentation des phénomènes sociaux et développe ses projets personnels.
Instagram : @clhfoto
Q1. Quelles sont les origines de votre pratique photographique et pouvez-vous nous parler de vos activités actuelles ?
Mon parcours photographique a débuté à l’université. Mon intérêt pour les politiques sociales s’est naturellement lié à ma passion pour la photographie. Plus tard, en devenant photojournaliste, j’ai souhaité utiliser la photographie comme un médium à la fois subtil et puissant pour documenter la société.

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Aujourd’hui, je poursuis mon activité de photojournaliste pour une agence de presse internationale. En dehors de cela, je consacre principalement mon temps à des projets photographiques personnels, afin d’approfondir les histoires qui me tiennent à cœur à différentes étapes et dans différents lieux de ma vie.
Q2. Quels sont les éléments ou thèmes que vous considérez comme essentiels dans votre œuvre ?
Mon travail part de l’expérience personnelle pour se connecter aux débats sociaux et publics. Observer les autres et la société, c’est aussi se confronter à son propre regard intérieur.
Dans un projet récent, j’ai abordé la question des collisions entre oiseaux et vitrages en milieu urbain. Après avoir vu à plusieurs reprises des oiseaux blessés dans la vie quotidienne, j’ai commencé à considérer ce problème comme une affaire personnelle. Le poids de ces vies fragiles et éphémères a été le déclencheur de mon engagement photographique. Au-delà de la simple documentation des failles urbaines, mon objectif est de questionner notre relation à l’environnement partagé à travers l’objectif.

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Q3. Comment naissent vos œuvres ? Pouvez-vous nous parler de l’intuition, du hasard ou de la prise de décision sur le terrain dans votre processus créatif ?
La formation de photojournaliste m’a appris à réagir et à saisir ce qui se passe devant moi. Pour mes projets personnels, j’élabore des plans à partir de recherches, d’enquêtes de terrain et d’entretiens. Cependant, les moments les plus marquants naissent souvent là où rien n’était prévu.

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Les rencontres inattendues avec des personnes ou des organisations sur le chemin apportent de nouvelles perspectives et font naturellement évoluer le projet. Au moment de la prise de vue, le plan structuré laisse place à l’intuition : l’appareil photo devient le prolongement de l’instinct. Parfois, tout commence à rebours, à partir d’une image accidentelle ou d’un matériau qui invite à la réflexion.
Q4. Quelle est la force motrice qui vous pousse à continuer à créer ?
Je ne suis pas très à l’aise pour m’exprimer à l’oral ou à l’écrit. La photographie est, pour moi, une langue première. C’est aussi un journal visuel qui me permet d’accueillir et d’extérioriser mes pensées, mes observations et mes dissonances du quotidien.

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Q5. Montrez-nous une de vos images préférées et racontez-nous l’histoire ou la raison de ce choix.
Cette photographie n’est peut-être pas la plus parfaite techniquement. Pourtant, c’est celle à laquelle mon âme est le plus profondément liée. Elle est aussi à l’origine de mon projet sur les collisions entre oiseaux et vitrages. Avec mon partenaire, nous avons trouvé un petit oiseau gravement blessé après avoir heurté une façade vitrée. Il a rendu son dernier souffle dans nos mains.

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Cette expérience, tenant une vie qui s’éteint, a marqué un tournant. J’ai été frappé par le fait que ces petites créatures urbaines sont des existences sans voix. J’ai choisi cette image car elle capture le moment où une tristesse personnelle s’est transformée en responsabilité artistique. C’est une photographie qui donne un poids visuel à des vies invisibles dans la société.
Q6. Selon vous, quelle est la signification de la photographie à l’ère de l’IA ?
Ma pratique, ancrée dans le documentaire et le photojournalisme, est indissociable d’une éthique rigoureuse. Dans le champ créatif, l’IA apporte indéniablement une complexité fascinante. La zone grise entre réalité et fiction ouvre de riches possibilités pour re-présenter l’image et diversifier les modes de narration.

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L’IA, en tant qu’outil, représente une évolution bienvenue. Mais pour la photographie documentaire, l’ère de l’IA pose des défis inédits et rend notre rôle plus crucial que jamais. Plus les images artificielles se multiplient, plus la tension entre ce qui est généré et ce qui est témoigné s’accentue. J’espère que cette époque incitera la société à réfléchir à la valeur irremplaçable de la vérité physique, brute, non altérée du « réel ». C’est peut-être une valeur que seule la photographie documentaire peut préserver.
Q7. Quels sont, selon vous, les mouvements ou communautés importants dans la scène photographique hongkongaise ?
À Hong Kong, la culture photographique n’est pas encore profondément enracinée. Elle reste fragmentée, l’intérêt pour la photographie étant limité à certains cercles, et souvent réduite à quelques styles de photographes connus. Ces dernières années, l’activité culturelle locale s’est réduite et de nombreux collectifs artistiques et photographiques ont cessé leurs activités.

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Pourtant, de cette contraction émergent la persévérance discrète d’individus indépendants, d’artistes-run spaces et de librairies indépendantes. Plutôt qu’un mouvement unifié, la communauté actuelle se structure autour d’une résilience dispersée. De nombreux créateurs continuent, dans le calme mais avec force, à bâtir l’identité photographique collective de Hong Kong. Ils assemblent la réalité de la ville comme une mosaïque, afin que la diversité des récits ne soit ni aplatie ni oubliée.
Q8. Y a-t-il des scènes photographiques ou des créateurs d’autres pays qui vous inspirent ou vous stimulent ?
Récemment, alors que je préparais un projet sur les oiseaux, j’ai découvert « Constant Bloom » du photographe américain Lucas Foglia. Il y documente la migration d’un papillon tout en photographiant, sur le même itinéraire, les parcours de réfugiés et de personnes en déplacement.
J’ai été profondément touché par sa manière de raconter : tout en portant un regard délicat sur les petites vies, il met en lumière la parenté profonde entre le destin humain et le monde naturel.

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Q9. Qu’est-ce que vous souhaitez poursuivre tout au long de votre vie ?
Je suis attiré par les petits changements, parfois douloureux, qui jalonnent l’histoire. Ce que je souhaite poursuivre toute ma vie, c’est documenter avec sincérité les lieux qui m’ont façonné et transmettre la réalité sociale aux générations futures.

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La création est pour moi un acte de transmission de l’histoire. Même si les paysages et les souvenirs changent, je veux, à travers la documentation, laisser la trace de notre présence, de nos luttes et de ce qui nous était cher.
Q10. Quel message souhaitez-vous transmettre aujourd’hui aux créateurs du monde entier ?
Rester sincère. Aucune technique ni aucun style ne surpassera jamais l’intégrité. Et c’est lorsque l’on trouve de la joie dans le processus créatif que l’œuvre devient véritablement aboutie. C’est alors que, je crois, les gens peuvent voir une part de vous-même dans votre travail.

